Tribune : les opposants à vie ou l’art de dénoncer ce que l’on pratique en silence

Proposé par Christian Desco Conde
Politologue, Enseignant – chercheur

Ils sont là. Inamovibles, intouchables, presque mythologiques.
Ils sont dans l’opposition comme d’autres entrent en religion : avec une ferveur sélective, une foi dogmatique et une peur viscérale de l’hérésie surtout quand elle vient de l’intérieur.

Ils réclament l’alternance au sommet de l’État avec la voix vibrante du martyr politique. Ils exigent la transition, la démocratie, le passage de témoin, la fin du pouvoir à vie.
Mais, dans leurs propres rangs, le pouvoir ne circule pas. Il se conserve. Il se garde. Il se fossilise dans les mains du même depuis des lustres. Le parti devient sépulcre ; le leadership, sarcophage.

À force d’habiter l’opposition sans jamais s’en renouveler, ils en ont fait une résidence secondaire. Certains y vivent depuis plus de vingt ans, sans jamais changer de meubles, de discours ni de rideaux. Le décor est vieilli, mais l’éclairage reste dirigé sur leur seule silhouette.

Ils nous parlent du peuple, mais gouvernent leurs partis comme des royaumes. Ils évoquent la volonté générale, mais fuient les congrès ouverts. Ils s’enflamment pour les urnes nationales, mais verrouillent les assemblées internes.
Leur main tremble pour changer le pays, mais reste ferme pour garder leur fauteuil.

Et pourtant, ils se veulent messies. Ils annoncent la rupture comme on annonce la pluie dans le désert. Ils promettent la refondation, mais ne savent même pas rénover leurs propres murs.
À l’intérieur, aucune relève. Les jeunes y sont éternels « collaborateurs ». Les cadres y sont réduits à l’écho. Les femmes y sont invisibles, sauf les jours de meeting. Et les idées nouvelles y meurent avant d’avoir été imprimées.

Le comble, c’est qu’ils se croient différents. Mieux encore : ils s’en convainquent. Dans leur théâtre intérieur, ils ne voient pas le parallèle entre ce qu’ils dénoncent avec verve et ce qu’ils pratiquent avec zèle. Ils veulent nous sauver d’un système dont ils reproduisent tous les mécanismes en plus artisanaux, en plus étroits, parfois en plus brutaux.

On les entend demander le transfert pacifique du pouvoir au sommet. Très bien. Mais qu’ils commencent donc chez eux. Qu’ils s’essaient à la chose dans leur propre maison. Qu’ils préparent, ne serait-ce qu’une fois, une transition douce à l’échelle de leur parti. Juste pour voir.
Mais non. Car dans leur esprit, le pouvoir ne se partage pas, il se mérite. Et, devinez quoi ? Ils sont les seuls à le mériter. À vie.

Alors oui, pauvre de nous, si ces gardiens de boutique devenaient maîtres d’État. Car ce qu’ils refusent à leurs proches, ils ne l’accorderaient sûrement pas à tout un peuple.
Le mimétisme est une maladie silencieuse. Et dans ce miroir déformant qu’ils tendent aux autres, c’est leur propre reflet qu’ils dissimulent.

Ils ne sont pas les bâtisseurs qu’ils prétendent être.
Ce sont des architectes de labyrinthe.
Des rénovateurs du même.
Des révolutionnaires à huis clos.

Et pendant qu’ils réclament la transparence chez les autres, ils tiennent leur propre histoire sous clef. Pauvre de nous !