En ma qualité de responsable et membre du Bureau politique national du Bloc Libéral (BL), je considère qu’il est de mon devoir d’aborder, avec responsabilité, lucidité et esprit républicain, la question du récent découpage administratif de notre pays.

En effet, l’érection de Beyla et de Siguiri en régions administratives relève d’une décision de l’État que nous respectons.

Nous félicitons d’ailleurs les populations concernées et leur souhaitons que cette évolution administrative contribue effectivement à rapprocher l’État des citoyens et à accélérer leur développement.

Mais respecter une décision de l’État ne signifie pas renoncer au droit de l’interroger. Et une question s’impose aujourd’hui, avec une légitime insistance :

 

Pourquoi Guéckédou, une fois encore, n’a-t-elle pas été retenue ?

 

Cette interrogation ne traduit aucune hostilité envers Beyla ou Siguiri. Elle ne conteste ni leur importance ni leur mérite. La reconnaissance des uns ne doit jamais être construite sur l’effacement des autres.Notre interrogation traduit plutôt l’incompréhension et la frustration légitimes d’une population qui estime disposer, elle aussi, d’arguments historiques, géographiques, démographiques, économiques, stratégiques et humains suffisamment importants pour justifier une reconnaissance administrative à la hauteur de sa place dans la Nation.

 

GUÉCKÉDOU N’EST PAS UNE PRÉFECTURE COMME LES AUTRES DANS L’HISTOIRE RÉCENTE DE NOTRE PAYS

 

Guéckédou a payé un tribut exceptionnellement lourd aux crises qui ont secoué la Guinée et notre sous-région. Préfecture frontalière de la Sierra Leone et du Liberia, elle a subi de plein fouet les conséquences des guerres qui ont ravagé ces deux pays. Elle a accueilli des populations déplacées et des réfugiés. Elle a connu l’insécurité, les attaques armées, les destructions et les traumatismes liés aux conflits sous-régionaux.

Comme si cela ne suffisait pas, Guéckédou a ensuite été l’un des épicentres de l’épidémie d’Ebola, avec des conséquences humaines, sociales et économiques dont les blessures restent encore présentes dans de nombreuses familles.

Guéckédou a enterré ses morts. Guéckédou a accueilli ceux qui fuyaient la guerre. Guéckédou a subi les conséquences de crises qu’elle n’avait pas provoquées.

Et pourtant, Guéckédou est restée debout. Elle n’a jamais cessé de croire en la Guinée. Ses populations ont continué à produire, à commercer, à cultiver, à entreprendre, à payer leurs contributions, à participer à la vie politique et sociale et à faire confiance aux institutions de la République, même lorsque la République semblait elle-même très éloignée de leurs préoccupations quotidiennes.

Cette résilience exceptionnelle devrait compter lorsqu’on réfléchit à l’organisation administrative et au développement futur de cette partie stratégique du territoire national.

 

LA LOYAUTÉ ENVERS LA RÉPUBLIQUE PEUT-ELLE ÊTRE À SENS UNIQUE ?

 

C’est ici que la question administrative devient une véritable question de justice républicaine. Une République ne peut pas seulement demander à ses citoyens d’être loyaux envers elle. Elle doit, en retour, démontrer par ses politiques publiques, ses investissements et ses décisions qu’elle considère chaque territoire avec équité.

Guéckédou a été au rendez-vous de la République lorsque la République avait besoin de Guéckédou. Dans les périodes de guerre, elle a tenu. Dans les crises humanitaires, elle a accueilli. Face à Ebola, elle a résisté. Dans les périodes de reconstruction, elle a repris le travail. Depuis l’indépendance, ses filles et ses fils ont servi la Nation dans tous les secteurs. Dès lors, une question simple se pose :

 

Quand vient le moment pour la République d’être au rendez-vous de Guéckédou, pourquoi Guéckédou doit-elle toujours attendre ?

 

Cette interrogation mérite mieux que le silence.

QUELS SONT LES CRITÈRES ? Le débat ne doit surtout pas se limiter à la frustration. Il doit reposer sur des faits. Nous demandons donc simplement que les critères ayant présidé à la création des nouvelles régions administratives soient clairement expliqués aux citoyens. Quels sont-ils ? La démographie ? La superficie ? La position géographique ? Le poids économique ? Les infrastructures existantes ? L’histoire ? Les distances avec les centres administratifs ? La nécessité de rapprocher l’administration des citoyens ? La position frontalière et les considérations de sécurité nationale ? Les perspectives de développement ? Ou existe-t-il d’autres critères que les citoyens ne connaissent pas ? Il ne s’agit pas de contester pour contester. Il s’agit de comprendre. Car une décision publique est d’autant mieux acceptée qu’elle repose sur des critères connus, objectifs, transparents et applicables à tous. Et si des critères objectifs existent, alors appliquons-les également à Guéckédou. Comparons. Évaluons. Mesurons. Et tirons les conclusions qui s’imposent. Si certaines préfectures ont été jugées suffisamment importantes pour devenir des régions administratives, alors Guéckédou doit être examinée avec exactement les mêmes critères, la même rigueur et la même impartialité. Nous ne demandons aucun privilège. Nous ne demandons aucune faveur. Nous ne demandons que l’équité. Nous ne demandons pas que Guéckédou soit privilégiée au détriment des autres. Nous demandons simplement qu’elle ne soit plus défavorisée par rapport aux autres.

 

GUÉCKÉDOU, UN ENJEU STRATÉGIQUE POUR LA GUINÉE FORESTIÈRE

 

La question mérite également d’être examinée sous l’angle géographique et stratégique.

Guéckédou occupe une position particulière dans l’espace forestier et dans la sous-région. Sa proximité avec le Liberia et la Sierra Leone lui confère naturellement une vocation de carrefour commercial, humain et économique. Dans une perspective d’intégration sous-régionale, de développement des échanges transfrontaliers, de sécurité des frontières et de désenclavement des territoires, cette position ne peut être considérée comme secondaire. Faire de Guéckédou un pôle administratif renforcé ne serait donc pas seulement une reconnaissance symbolique. Cela pourrait constituer un véritable choix stratégique de développement pour toute cette partie de la Guinée.

 

LE DÉCOUPAGE ADMINISTRATIF NE DOIT PAS DEVENIR UNE GÉOGRAPHIE DES FRUSTRATIONS

 

L’organisation administrative d’un pays ne consiste pas seulement à tracer des limites sur une carte ou à créer de nouvelles capitales régionales. Elle touche au sentiment d’appartenance nationale. Elle touche à la représentation que chaque population se fait de sa place dans la République. Elle touche à la confiance envers l’État. C’est pourquoi les décisions de découpage territorial doivent être prises avec beaucoup de précaution, de transparence et d’équité. La Guinée n’a pas besoin d’une géographie des frustrations. Elle a besoin d’une géographie de l’équité, de la cohésion et du développement. Aucune population ne devrait avoir le sentiment qu’elle doit crier plus fort que les autres pour être entendue par l’État. Aucun territoire ne devrait avoir l’impression que ses sacrifices sont oubliés dès que la crise est passée. Aucune partie de notre pays ne devrait se sentir périphérique dans la République.

 

GUÉCKÉDOU NE DEMANDE PAS LA CHARITÉ DE LA RÉPUBLIQUE

 

Guéckédou ne demande ni compassion ni faveur. Elle demande que son histoire soit considérée. Que sa position géographique soit évaluée. Que son potentiel économique soit reconnu. Que sa population soit entendue. Que ses sacrifices soient respectés. Et surtout, que les mêmes critères soient appliqués à tous les territoires de la République. Car l’équité territoriale n’est pas un cadeau que l’État accorde à certaines populations. C’est une exigence de la République.

Je reste profondément convaincu qu’il ne peut y avoir de véritable unité nationale lorsque certaines populations ont durablement le sentiment d’être oubliées des grandes décisions qui façonnent l’avenir collectif.Il ne peut y avoir de développement harmonieux sans justice territoriale. Et il ne peut y avoir de justice territoriale sans critères objectifs, transparents et équitablement appliqués. Alors oui :

Guéckédou a souffert. Guéckédou a résisté. Guéckédou a accueilli. Guéckédou a contribué. Et Guéckédou est restée fidèle à la République. Il est donc légitime qu’aujourd’hui ses filles et ses fils posent, pacifiquement mais fermement, cette question à l’État : Après tout ce que Guéckédou a donné à la République, quelle place la République entend-elle enfin donner à Guéckédou ? Cette question n’est dirigée contre personne. Elle est posée au nom de l’équité, au nom de la justice territoriale et, surtout, au nom de la République.